Beauté Congo à travers le regard d’Abdoulaye Gassama

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Il y a des rencontres qui se font en silence, juste une intuition une énergie qui passe, vous imprègne et dans élan inexplicable une petite lumière jaillit ! j’ai su à cet instant que je voulais voir Beauté Congo à travers le regard de ce jeune homme absorbé  par les oeuvres exposées à la Fondation cartier.

Abdoulaye est un jeune étudiant de 23 ans en master de lettres modernes, passionné de littérature, d’art,  de philosophie et de politique. Il écrit également des articles pour le fameux Bondy Blog.

À travers l’oeil d’Abdoulaye Gassama découvrez ou redécouvrez l’exposition Beauté Congo. Grande première en France, laissant la part belle à l’art moderne et contemporain de ce pays immense, le Congo RDC. Retraçant 90 ans de la République démocratique du Congo (autrefois Zaïre) sans faire l’impasse sur sa violente histoire coloniale, cette exposition nous plonge dans l’énergie d’un peuple à travers ses artistes.

Clara de Souza

« Zut, zut, zut, zut »: c’est par ces cris spontanés que le narrateur de la Recherche exprime son émerveillement mêlé de désarroi en découvrant l’éclat du soleil sur une mare lors d’une promenade dans les buissons de Montjouvain. Impuissant à traduire son émotion esthétique, il ne peut que balbutier ces mots à la fois d’exaltation et de colère. « Mais en même temps, ajoute-t-il, je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ce mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement ». De l’impression (ressentie) à l’expression (réflechie), de l’obscurité à la lumière: telle semble être la dialectique de toute expérience esthétique. C’est précisément à ce passage de la Recherche du temps perdu de Proust que me ramène l’exposition « Beauté Congo (1926-2015)- Congo Kitoko » présentée à la Fondation Cartier depuis le 11 juillet

Lorsque le narrateur parle de « ravissement » pour qualifier son état intérieur, il ne peut mieux rendre compte de l’éblouissement qui fut le mien au contact de ces 350 oeuvres réunies à la Fondation Cartier par le curateur André Magnin.

 

Un art sans mode d’emploi. On se trouve démuni face à ces oeuvres, ni norme préexistante, ni modèle sur lequel régler notre goût, on se sent dé-paysé, littéralement hors de son sol, loin du confort des représentations et des perceptions familières. Nul exotisme pourtant. On sait seulement que la surprise peut venir à tout moment, surgir là où on ne l’attend pas. On renoue ici avec l’essence même de la création, comme surgissement, jaillissement. Notre esprit, sans bouée conceptuelle, semblable à un navire dans une furieuse tempête, chavire et flotte à la dérive, au gré du choc émotionnel et du hasard des rencontres. Alors que les arts africains demeurent fortement associés à des objets ethnographiques (masques, statuettes ou fétiches) évoquant la magie ou le rituel, BEAUTÉ CONGO propose un autre regard sur l’art moderne et contemporain africain, à travers la peinture ,la photographie, la vidéo, la bande dessinée, la sculpture et la musique. La scène artistique de la République démocratique du Congo nous offre sa richesse culturelle hors normes.

 

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama, JP Mika, Kiese na Kiese, informelblog, photo: © Clara de Souza

« Kiese na Kiese » de JP Mika / photo : © Clara de Souza

Explosion jubilatoire de couleurs, c’est le peintre JP Mika qui ouvre mon exposition. Et quel émerveillement ! De cet émerveillement qui vous met en joie. Cette joie justement est le thème du tableau « Kiese na Kiese » (« Le bonheur et la joie »). On y voit une femme et un homme danser, main dans la main, le sourire aux lèvres sur un fonds de toile imprimée d’un motif à fleurs. Ce qui frappe d’abord, c’est l’extrême vitalité de cette composition, l’animation interne du tableau que suggère le réalisme chirurgical des détails, les courbes des personnages, l’énergie gestuelle et le ciselé des traits. Je suis là, seul face à la seule présence du tableau, ému. Plus rien d’autre, que l’oeuvre et moi, engagés dans un dialogue « silencieux ». Car une toile nous parle, cette toile là me parle. Je la vois se libérer peu à peu de son souci réaliste de représentation elle n’est plus qu’ un pur jeu de lignes, de formes et de couleurs. La couleur devient forme et la forme devient couleur. Cette magie de l’harmonie et de la fusion manifeste la présence de l’invisible dans le visible, du spirituel dans le matériel. Rarement un artiste aura su peindre aussi brillamment, aussi justement, aussi réellement le sentiment physique et psychique de la Joie, cette jubilation intérieure de l’artiste irradie sur l’objet peint son éclat stellaire. Joie de la contemplation, éternité de l’instant.

 

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama, JP Mika, " La sape", informelblog, photo: © Clara de Souza

« La sape » de JP Mika / Photo: © Clara de Souza

Toute aussi sublime, la toile intitulée « La Sape » est une mise en scène chamarrée de l’artiste habillé en sapeur. L’art de manier les couleurs chez Mika n’est d’ailleurs pas sans rappeler cet autre art congolais qu’est la sape, véritable ode à l’harmonie des coloris. Ce phénomène qui tient autant de l’art que de la mode est un manifeste existentiel et une philosophie de vie où « se faire voir ou remarquer, en imposer, ne pas passer inaperçu, attirer le regard, interpeller… » sont autant de mots et d’expressions pour dire le goût de la parade, de la posture et de l’exhibition. La sape, c’est l’autre nom de cette joie que peint Mika. Pas de beauté sans joie et de joie sans beauté, semble-t-il nous dire, jovial.

 

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« Little Kadogo » Cheri Samba / Photo: © Clara de Souza

Je m’arrête ensuite sur les oeuvres de Chéri Samba, notamment son sublime « Little Kadogo- I am for Peace, That is Why I like Weapons ». Kadogo, c’est l’enfant soldat en swahili. Le tableau est frappant. Un enfant, vêtu d’un treillis, lève les mains en l’air. Derrière lui, une main armée. Le contraste est saisissant entre d’un côté la violence symbolisée par les armes et l’uniforme militaire et de l’autre côté une nature luxuriante et lumineuse (le ciel bleu clair au fond, les fleurs aux teintes jaunes, roses, rouges et violettes). Cette image, à la fois bouleversante et terrifiante, suffit à dire l’abjection d’un monde voué aux puissances de l’argent, du cynisme et d’une folie meurtrière qui n’épargne pas même l’enfance. Un monde qui devient synonyme d’im-monde. Ce tableau-dard vise à réveiller nos consciences endormies et à nous tirer de notre tiède torpeur. Sa beauté terrifiante procède de la secousse violence. Ne faut-il pas » porter en soi un chaos pour pouvoir enfanter une étoile dansante », comme le suggérait Nietzsche? Tel est le sens de l’art engagé de Chéri Samba, un art aussi déconcertant que pétri d’humour.

 

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama, Chéri Cherin " Parle menteur des parties pourritiques", informelblog,photo:© Clara de Souza

Chéri Cherin  » Parle menteur des parties pourritiques  » / Photo : © Clara de Souza

Cet humour caustique que l’on retrouve chez d’autres peintres tels que Chéri Chérin et son hilarant « Parle menteurs des parties pourritiques », fable picturale qui tourne en dérision le monde politique.
La musique est un élément à part entière de la scénographie de Beauté Congo, grâce à des bornes disposées dans les salles. On sait la prégnance de la musique dans les sociétés africaines et son omniprésence dans la vie urbaine kinoise. Le dialogue de la musique avec les oeuvres d’art s’opère par des rapprochements libres, où tableaux et chansons se répondent. « Femme surchargée » de Pierre Bodo fait écho à « Mascara », la danse à succès de Fabregas le Métis Noir tandis que le magnifique chef d’oeuvre du saxophoniste Verckys, « Nakomitunaka », méditation mélancolique sur l’origine de la « race » noire et l’aliénation religieuse, rappelle le tableau « La vraie carte du monde » de Chéri Samba. Dans cette boite à musique vivante, on retrouve les rythmes du merengue, du jazz et de la rumba. Source d’inspiration et objet de fierté nationale, la musique populaire congolaise compte parmi ses artistes des noms aussi prestigieux que ceux d’Antoine Wendo Kolossoy, Franco, Tabu Ley Rochereau, Joseph Kabasele, Papa Wemba ou encore Koffi Olomidé. Véritable musique-monde, elle a marqué et marque encore des générations entières qui récitent en lingala les couplets et refrains de leurs chansons préférées, reproduisent les pas de danse endiablés. Le rythme contagieux de la rumba congolaise s’est propagé au reste du monde.
Au fond, c’est l’âme d’un peuple heureux d’être ensemble qui se reflète dans cette contre-culture populaire. C’est cette dernière qui pallie les défaillances du politique à susciter l’adhésion à un projet commun, à surmonter et dépasser les clivages de la société, à faire peuple tout simplement. En l’espace d’un demi-siècle, le Congo a connu, faut-il le rappeler, d’innombrables drames: l’assassinat de Patrice Lumumba, la terrible dictature de Mobotu, l’invasion des armées ougandaises et rwandaises, les rébellions soutenues par l’étranger, l’exploitation et le trafic des matières premières, l’embrigadement des enfants, les multiples violences infligées aux femmes… Ce contexte historique et national sert de toile de fond à ces artistes et explique, sans doute, l’urgence à tisser de nouveaux liens, à créer des utopies.

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama,Bodys Isek Kingelez "Ville de Sète en 3009, informelblog,photo:© Clara de Souza

Bodys Isek Kingelez  » Ville de Sète en 3009  » / Photo: © Clara de Souza

L’art est le lieu de cette utopie comme nous le prouvent les oeuvres futuristes d’un Bodys Isek Kingelez. Ce dernier nous offre des maquettes architecturales de villes grandioses construites à partir de matériaux divers: papier, carton ou plastique. « Ville de Sète en 3009 » ou « Ville fantôme » imaginent des cités idéales que les politiques auraient à charge d’édifier, à rebours de l’expansion anarchique de la ville et de l’absence de politique d’urbanisation. Utopie de la ville car la ville est « le lieu même du vacillement absolu » (Edouard Glissant). Ville du vacillement, du tremblement, du frémissement. Ville-chaos. Chaos des objets quotidiens et utilitaires, chaos des matériaux et des formes, chaos des rébuts et des débris transfigurés par la sensibilité créatrice d’un sculpteur. Ville idéelle d’une communauté politique idéale.

 

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama ,Jean Depera, informelblog,photo:© André Morin, revue Noire

Photo : Jean Depera / prise dans la Revue Noire / photo : © André Morin

Beauté Congo, fondation cartier , Abdoulaye Gassama ,Jean Depera, informelblog,photo:© Clara de Souza

Photo : Jean Depera / photo : © Clara de Souza

Les photographies de Jean Depara exposées à la Fondation nous plongent dans le Congo des années 50, 60 et 70. Ces sublimes clichés en noir et blanc saisissent des fragments de vie nocturne et restituent l’ambiance vibrante et enivrante des bars-dancings et des clubs de Kinshasa. « Kin-la joie, Kin-la folie », comme la surnommait le romancier congolais Achille Ngoye. Un monde peuplé de noctambules où se donnent rendez-vous musiciens ambulants , amoureux hardis, dandys fringants et femmes coquettes. Des corps libres qui se montrent, s’exposent, s’affirment, prennent la pose, se mettent en scène. Des corps libres qui s’inventent des identités et font danser leurs vies. Chacun y exprime son irréductible singularité. Singularité du vêtement, de la pose, de l’attitude. C’est à une véritable révolution culturelle que nous convie cette tendre chronique des décennies agitées, dans l’ébullition du « Grand Soir » des indépendances. On y découvrira l’attrait des Kinois pour l’American way of life, à travers notamment la mode des Bills, ces bandes de jeunes influencés par les westerns et habillés à la manière des cow-boys: chapeau aux larges bords et à la calotte haute, pipe en bois, santiags et faux révolvers aux hanches. Ni aliénation ni fascination béate pourtant. Ces emprunts à l’imaginaire cinématographique américain sont largement transposés, adaptés, remaniés et recréés par une jeunesse congolaise réfractaire à l’ordre colonial. Ces jeunes bills, qui érigèrent leur propre monde, furent au front des émeutes anticoloniales de 1959 à Kinshasa.

 

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Photo : Kiripi Katembo / prise dans Carnet d’Art

Plus proche de nous, les clichés de Kiripi Katembo proposent une vision onirique et poétique de Kinshasa, merveilleusement reflétée dans des flaques d’eau: des détritus, une bouteille en plastique semblent flotter, indépendants, dans les airs de la ville . Nul misérabilisme. Au contraire, ces images exposées à l’envers, littéralement renversées nous apprennent à découvrir des mondes imaginaires à même la réalité, à enrichir notre perception du réel, à poétiser notre regard.

 

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Antoinette Lubaki

Le parcours s’achève avec les toiles des artistes précurseurs des années 1920 et 1940. Celles d’Albert et Antoinette Lubaki ou de Djilatendo, oeuvres pionnières représentant une nature stylisée avec une économie de moyens et une simplicité admirables. On pourra également contempler les tableaux des peintres de l’atelier du Hangar, une académie d’art populaire indigène fondée en 1946 à Elisabethville (future Lubumbashi) par Pierre-Romain Desfossés, ancien officier de la marine française. Ces peintres de la nature, cette « vaste demeure sous le grand ciel », y décèlent ces « rapports intimes et secrets des choses » qui ont pour nom « correspondances ». On y voit des mêlées humaines ou végétales, des scènes de chasse ou des paysages aquatiques qui témoignent de la parfaite symbiose entre la nature et les hommes.

Abdoulaye Gassama

 

Merci Abdoulaye pour ce regard 

LA JEUNE GÉNÉRATION :

Au début des années 2000 l’académie des Beaux Arts de Kinshasa devient le lieu de nouvelles expérimentations de la scène artistique congolaise.

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Steve Bandoma  » Je suis le jeune Cassius Clay  » photo prise dans NUMERO / © Florian Klein

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Pathy Tshindele présente les chefs d’état du monde habillés en rois Kuba dénonçant le rôle néfaste des superpuissances mondiales dans la politique africaine / photo : © Clara de Souza

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JP Mika  » La nostalgie »/photo : © Clara de Souza

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Sammy Bajoli: photomontage, il confronte l’histoire belge à l’histoire contemporaine du Congo RDC ( Photo d’archives d’une expédition scientifique belge au Katanga 1892-1900) » à des aquarelles du peintre belge Léon Dardenne au Katanga (1865- 1912) / photo : © Clara de Souza

 » Nous africains nous avons abdiqué devant la machine à écrire l’histoire … demain nous devons nous confier à la pensée des occidentaux  qui détiennent nos oeuvres , notre histoire  » Cheri Cherin

En espérant que  les artistes issus du continent africain aient une plus grande visibilité …

Quelques liens :

Blog : Bondy blog/liberation

             Génération Elili blog

Collectif d’artistes congolais :  Génération Elili / afrique in visu

Musique: Congocd/rumba congolaise

 You tube/musique congolaise

La sape :  Clique.tv/enquete-sur-la-sape

      Palaisdetokyo/exposition/sapeurs

                    Lesphotographes/baudouin-mouanda

 

Allez voir ou revoir cette magnifique exposition !  « Beauté Congo (1926-2015)- Congo Kitoko » à la Fondation Cartier pour l’Art contemporain 261 Bd Raspail 75014 Paris

 Prolongée jusqu’au 10 janvier 2016 !

Merci Encore à Abdoulaye Gassama qu’on retrouvera ponctuellement avec un grand plaisir sur Informel .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 Comments

    • informel says

      Merci Serge!Tout le mérite revient à Abdoulaye Gassama, qu’on pourra retrouver ponctuellement sur Informelblog.À bientôt:)

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