Hannibal Volkoff « Portrait générationel »

Leave a comment
art / INTERVIEWS / Photo
Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Ce n’est pas sans une légère appréhension qu’on se rend à un rendez vous avec quelqu’un qui se prénomme Hannibal. Belle surprise, Hannibal n’a rien d’effrayant. Jeune photographe à l’érudition captivante et à l’allure de dandy romantique, Hannibal est un être fascinant mais pas pour les mêmes raisons que le personnage incarné par Anthony Hopkins. Hannibal nous reçoit à la galerie Hors Champs dont il est le directeur artistique, sans chichis nous nous installons devant la galerie sur des chaises pliantes, il fait beau en cette fin d’après midi. Hannibal, est un esprit brillant dans une apparence d’adolescent fragile, il n’a pas d’âge, dandy proustien, révolutionnaire marxiste, poète maudit, alter mondialiste, noctambule underground, artiste engagé, intellectuel désabusé ? Nous sommes en compagnie d’une énigme, d’un puzzle dont les pièces s’assemblent une à une au fur et à mesure qu’il se dévoile, mais sans  donner une image fixe de cet artiste en perpétuel mouvement. Autour d’un verre d’eau pétillante il nous parle pendant deux heures de sa vie ses engagements, l’art, la photographie, l’écriture, la politique, la sexualité, l’adolescence, adolescence dont il photographie le trouble en nous livrant une vision parfois trash, mais toujours poétique d’une génération sans tabous.

 

Hannibal Volkoff, "portrait genérationel" informelblog

Les photos d’Hannibal sont une poésie moderne figée dans l’instant d’une nuit. Les visages, les corps, l’énergie ramenés à l’instant infini, l’infini d’une adolescence qu’on retient de peur qu’elle nous échappe. Son regard à distance est comme une lorgnette par le trou de laquelle on voit se dérouler des scènes de liesse décadente qu’on interroge d’un oeil presque sociologique. La nuit est le moment du mystère, l’adolescence le mystère absolu, celui de toutes les identités qu’on adopte sans trouver encore son chemin. Cette période  fascine Hannibal: La recherche de soi, la fuite en avant les sens en éveil, les premières fois qu’on happe avidement avec l’appétit de la jeunesse sans interroger l’expérience.

« Les adolescents que je prends en photo sont souvent dans une mise en scène d’eux-mêmes, correspondant à des images précises. Mon rôle est de témoigner de leur propre témoignage, éphémère, changeant avec la même rapidité que leurs influences. »

 

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

 Qui es tu Hannibal? Parle nous de ton parcours.

Je suis né en 1986 à Nantes. J’ai débuté avec des études d’art appliqué à l’école Pivaut, à Nantes, puis une formation d’assistant réalisateur au CEFPF, à Paris. J’ai commencé à prendre des photos autour de 2007 et à les exposer en 2010. En 2011, je suis devenu le directeur artistique de la Galerie Hors-Champs.

J’aime le vin, les cigares, le bruit des fontaines et la poussière d’étoiles filantes.

 Ton regard ?

Myope. La photographie étant « l’art de capter ce que l’on ne voit pas », il est possible qu’on puisse y suggérer un lien de cause à effet.

 Tu nous parles souvent à travers tes photos de l’adolescence : pourquoi cette fascination ? et de quelle adolescence nous parles tu ?

Tout d’abord, je dois dire que je définis pas uniquement l’adolescence par la formation physique qui suit l’enfance, mais que je l’élargie à toute cette période de construction mentale amenant à l’état adulte –ce qui nous mène globalement jusqu’aux 25 ans, dirons-nous. Cette construction est ce qui me fascine, cette découverte de soi et des autres dans un contexte frémissant d’évolution. L’émotion naît toujours d’un moment de basculement, d’un trouble, lorsque rien n’est fixe et que soudain tout devient possible. C’est le thème de la photographie, finalement. L’adolescent est cet indistinct à capter. C’est d’autant plus vrai que ce dernier ne sait pas qui il est, il n’a pas encore le recul ni le langage pour se voir et se penser. Or la photographie, art dialectique par excellence du fuyant et du figé, consiste en un recul afin de voir, donc de penser, ce qui se meut dans ce qui semble manquer au langage.

J’avais 20 ans quand j’ai commencé la série des Garçons sauvages : l’objectif inconscient était très certainement de faire des images les témoins de ma construction identitaire, comme des empreintes, des repères. En fervent lecteur de Georges Bataille, c’est très rapidement que je me suis concentré sur le « corps excessif », les rituels de ce corps qui s’affirme dans l’expérimentation, ainsi que dans la remise en cause des codes sociétaux et des valeurs morales. J’ai ainsi débuté cette entreprise dans le milieu de la jeunesse homosexuelle, notamment parce que le sujet homosexuel, se découvrant très tôt comme corps marginal, est souvent moins frileux dans ses pratiques. Ce qui m’a amené ensuite à prolonger les Garçons sauvages avec la série des Confessions d’un masque : la découverte de plusieurs scènes parisiennes dans lesquelles des sous-cultures adolescentes (seapunks, gothico-glams, chav-queers, etc…) s’épanouissaient en une volonté manifeste de marginalisation. Il s’agissait là d’un fascinant mélange des genres, sociaux comme sexuels. Et enfin, plus tard, avec la série Les descendants : absinthe et cerfs-volants (work in progress, comme on dit), je m’intéresse à la jeunesse rock ou psychédélique parisienne. C’est pour moi l’occasion de me plonger dans l’adolescence hétérosexuelle, ou qui se définie comme telle, parcourue par les mêmes troubles et jeux amusés, par les mêmes mises en scène entre l’imitation et la subversion des références.

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Peut on dire que c’est un travail documentaire? Tu parles de « portrait générationnel »…

Ce portrait est générationnel parce qu’il correspond vraiment à une époque précise. Je m’en rends compte maintenant, particulièrement pour les Confessions d’un masque, reportage achevé sur une « faune » qui n’existe plus –ou du moins, qui n’existe plus en tant que mouvement collectif. Elle s’est épanouie autour de 2010, pour s’effacer petit à petit entre 2013 et 2014. Je crois qu’on a assisté là à ce que l’on peut appeler une « décadence » dont cette génération serait l’incarnation. J’ai l’idée que la décadence est toujours ce moment d’exubérance qui précède une violente crise (je pense par exemple aux excentricités de la cour avant la Révolution Française, ou aux Années Folles avant la Grande Dépression), comme si l’on se disait : « c’est le moment ou jamais, soyons les plus fous possible ».

Je précise que les soirées (Club Sandwich, Flash Cocotte, etc…) grâce auxquelles j’ai réalisé cette série n’étaient pas uniquement composées de jeunes, et j’ai énormément de photos de sujets plus âgés tout à fait extraordinaires dans leurs tenues (j’en ferai une série à part). Mais j’ai décidé de me concentrer sur les plus jeunes parce qu’ils m’étonnaient davantage : à l’âge où ils devraient rentrer dans le monde policé des études ou du travail, ils décident de se marginaliser le plus possible, à même le corps (ce que les adultes hésitent à faire), à travers les looks les plus étonnants, les plus improbables voire inconfortables. Il y avait là un message très clair de refus de la société qu’on leur offrait. Un refus de ce futur qui ne présage strictement rien d’optimiste. Demain n’existait pas, c’est pourquoi le corps était aussi excessif, comme une pulsion de vie flirtant avec le morbide. Certaines personnes me disent qu’il y a un aspect tragique dans cette série ; c’est sans doute vrai. La tristesse de l’éphémère. Depuis, je constate dans les mêmes soirées et ailleurs une volonté de normalisation et d’assimilation, là où quelques années auparavant se manifestait celle du toujours différent, du métissage et de l’exaltation des corps.

 Quelles sont tes intentions ou ta réflexion à travers ce portrait ?

Je ne vais pas cacher que mon regard a été guidé par une approche militante, en opposition au puritanisme et à l’oppression normative dont on peut observer un renouveau depuis quelques temps.

J’ai voulu échapper au consumérisme, ne pas être dans la séduction publicitaire : les pratiques sexuelles des Garçons sauvages ne sont pas glamours, les looks des Confessions d’un masque sont sophistiqués sans être un étalage de luxe (il s’agit plus de friperies qu’autre chose…).

Capter l’adolescence, c’est capter le corps adolescent et ses pratiques qui cherchent à se soustraire au bon sens. Dans ce « portrait », on s’attache, on avale du lubrifiant, on se fout à poil dans les rues de Châtelet ou à l’Espace Pierre Cardin, on se gave de nutella à même le cul d’un garçon, on se fait mal, on s’insère dans l’anus des objets incongrus, on se pisse dessus, etc.… Encore une fois, cela nous ramène sans doute à la quête Bataillenne. Se dérober du rationnel qui fait de nous des humains pour mieux s’affirmer, se construire en tant qu’humain. A l’heure où l’être n’est plus pensé qu’en terme fonctionnel, en terme de « projets concrets » dans un système capitalisme, je crois que ces rituels font sens.

Plastiquement, il fallait que les photos soient assez brutes (je me méfie des « belles images »), à l’opposé du papier glacé de Vogue tout comme de la nostalgie factice des applications « polaroid » d’Instagram, qui procèdent finalement d’une même volonté de sublimation pour cacher ce que l’on ne veut pas voir. Quand je photographie la chair, il faut que l’on ressente ce qu’est réellement la chair, avec tout le mystère qu’elle implique – cette tentative se poursuit, au-delà du thème de l’adolescence, dans les séries Torture, Le furieux silence de ta déchirure, ou même Dans sa propre cendre lisait-il la multitude des possibles.

Il m’a fallut beaucoup de temps pour que les intentions se révèlent, et je crois qu’il me reste encore énormément de pistes à explorer.

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

 » Depuis, tout est filmé, tout est montré dans un flux incessant d’images, et l’art photographique se doit d’analyser les processus internes aux nouveaux paradigmes installés. En premier lieu, en les figeant, en mettant sur pause. »

 Est ce que le numérique s’est imposé d’emblée et pourquoi ?

Oui, il est important pour moi de pouvoir me plonger dans les entrailles d’une photo, pour en ressortir son potentiel. J’ai trouvé dans Photoshop l’outil idéal pour ça.

 On assiste à une véritable révolution technologique, il y a tellement d’images… que signifie aujourd’hui être artiste photographe?

Prendre du recul. Les adolescents que je prends en photo sont souvent dans une mise en scène d’eux-mêmes, correspondant à des images précises. Mon rôle est de témoigner de leur propre témoignage, éphémère, changeant avec la même rapidité que leurs influences. Je prolonge l’idée dans la question suivante.

 La post-photographie ? 

Quand Wolfgang Tillmans fait des photos sans appareil photo, on peut parler là de « post-photographie ». Mais la grande tendance actuelle de la post-photographie, c’est avant tout l’interrogation de l’image écranique. Les captures ou autres explorations d’écran, de ce qu’est une image, ce que peut une image, à l’heure où l’écran (ordinateurs, portables, télévisions, tablettes, écran publicitaires ou de surveillance, etc…) devient omniprésent. A l’époque de la guerre du Vietnam, une photographie pouvait changer le cours de l’Histoire. On sait depuis le 11 septembre que ce n’est plus le cas : une vidéo sur youtube a beaucoup plus d’impact. Depuis, tout est filmé, tout est montré dans un flux incessant d’images, et l’art photographique se doit d’analyser les processus internes aux nouveaux paradigmes installés. En premier lieu, en les figeant, en mettant sur pause.

 

Qu’est ce que le mot INFORMEL évoque pour toi?

Une citation de Jacques Lacan : « Il y a là une horrible découverte, celle de la chair dont tout sort, au plus profond même du mystère, la chair en tant qu’elle est souffrante, qu’elle est informe, que sa forme par soi-même est quelque chose qui provoque l’angoisse. Vision d’angoisse, identification d’angoisse, dernière révélation du tu es ceci – Tu es ceci, qui est le plus loin de toi, ceci qui est le plus informe. » Et, bien entendu, la tentation, érotique, voluptueuse et frémissante, de cette vision.

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Hannibal Volkoff, "Portrait genérationel" Informelblog

Portrait brut et onirique d’une jeunesse qui se met en scène dans sa quête de  » sens ». Larry Clarck et Nan Goldin ont trouvé leur descendant.

« Ce que nous fredonnent ces corps est une fugue nocturne et virtuelle, comme une pause à côté d’un monde aux dogmes étriqués, aux avances déjà fanées. Les satyres dansent face à un Olympe cadavérique, et ils réclament qu’il les voit. » Hannibal Volkoff

 Hannibal Volkoff un artiste à suivre .

Nous remercions Eloïse Hailwidis pour cette belle rencontre

Pour en savoir un peu plus sur Hannibal: Attention « certaines images peuvent pervertir les âmes prudes »

www.hannibal-volkoff.fr

hannibalvolkoff-journal.tumbler.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *